CHAPITRE NEUF
Avant d’aller se coucher le jeudi soir, Qwilleran avait téléphoné au journaliste du Fluxion de service au poste de police pour lui demander de contrôler les corps non identifiés qui avaient été retirés de la rivière au cours des dernières quarante-huit heures.
Kendall le rappela pour lui apprendre qu’un seul corps avait été retrouvé, un mâle de type caucasien, âgé d’environ soixante ans.
Qwilleran dormit mal cette nuit-là. Son sommeil fut entrecoupé de cauchemars. Il rêva d’algues, d’un grand courant d’algues qui ondulaient au rythme des vagues. Puis elles se métamorphosèrent en cheveux verts, surnageant dans une eau boueuse.
Quand il s’éveilla, le matin, il eut l’impression que ses os étaient devenus mous. Il s’habilla avec fatigue, ignora les chats. Ils parurent sentir qu’il était préoccupé et se tinrent à l’écart. Ce ne fut qu’en descendant prendre une tasse de café qu'il sortit de son apathie. Il rencontra Robert Maus dans l’escalier.
L’attorney s’arrêta et le regarda en face. Le journaliste vit que son œil virait au jaune banane. Maus donna l’impression qu’il allait proférer une phrase importante et au bout de quelques secondes, il articula :
— Mr Qwilleran, auriez-vous par hasard quelques minutes de votre temps précieux à me consacrer ?
— Je suppose que oui.
Ils se rendirent dans l’appartement de Maus, garni de meubles anglais anciens et de fauteuils en cuir vert brocoli. L’attorney fit un petit salut et invita Qwilleran à s’asseoir :
— L’affaire dont je souhaite vous entretenir concerne Mrs Graham. Il m’est assez pénible de vous parler de cette manière et vous ne devez pas, en aucune circonstance, considérer ce que je vais vous dire comme une accusation, ou même un reproche. Cependant, certains faits portés à ma connaissance m’ont amené à penser qu’une explication avec vous ne serait pas déplacée… en considérant l’appréhension que j’éprouve concernant ce que je qualifierai humblement… la respectabilité de cet établissement.
— Où diable est le problème ? demanda Qwilleran.
L’attorney leva la main pour protester :
— Rien qui ne puisse poser – au sens réel et actif du terme – un problème, je vous l’assure. Il s’agit seulement d’une situation qui m’a été rapportée et, en vous en informant, je ne cherche ni une confirmation ni une dénégation… mon seul souci étant de maintenir de bonnes relations…
— Très bien, où voulez-vous en venir ? Expliquez-vous.
Maus resta silencieux, comme s’il comptait jusqu’à dix, puis il reprit lentement et posément :
— Mr Graham… a l’impression que sa femme a reçu de vous une aide financière importante… qui a rendu son départ possible. Je ne suis pas, je le répète…
Qwilleran sauta sur ses pieds et fit quelques pas impatients.
— Comment aurais-je pu me douter qu’elle allait s’enfuir ? Elle désirait divorcer, vous le savez aussi bien que moi. L’un de vos confrères lui a demandé des provisions qu’elle était dans l’impossibilité de lui donner. Si Dan Graham a à se plaindre, pourquoi ne vient-il pas m’en parler ?
— Il craint – avec ou sans raison – qu’une confrontation gâche ses chances d’obtenir une publicité favorable à son exposition dans la… hum… publication que vous représentez.
— Ou pour dire les choses plus clairement, il espère que cette accusation me donnera un sentiment de culpabilité tel que je vais promouvoir son exposition dans la première page du journal. Ce n’est pas la première fois que je me trouve devant cette stratégie simpliste. C’est une démarche ridicule et s’il m’échauffe trop les oreilles, je pourrais même oublier totalement de parler de lui. Vous pouvez aussi bien le lui répéter.
Maus leva les deux mains :
— Gardons notre sang-froid et considérez que mon seul souci dans cette intervention est de prévenir toute espèce de… scandale.
— Vous risquez d’avoir sur les bras quelque chose de bien plus grave qu’un scandale ! cria Qwilleran, en sortant en trombe de l’appartement.
Il était encore irrité en arrivant au Fluxion pour retirer son chèque hebdomadaire et ouvrir son courrier. Il le parcourait tous les jours avec espoir et son cœur battait plus vite chaque fois que le téléphone sonnait, bien que son instinct l’assurât qu’il ne recevrait pas de nouvelles de Joy.
Il alla trouver Riker pour lui proposer de descendre boire un café.
— Avant que je n’oublie, dit son ami, voulez-vous assister à un déjeuner de la presse, à midi, et écrire quelques lignes pour le journal de demain ? On présente un nouveau produit.
— Quel genre de produit ?
— Des boîtes de conserve pour chiens.
— Pour chiens ? Est-ce que cela ne risque pas de ternir ma réputation de journaliste gastronomique ?
— Eh bien, vous n’avez rien écrit cette semaine pour justifier votre chèque. Venez. Qu’avez-vous à me dire ?
La cafétéria du Fluxion était au sous-sol et au milieu de la matinée c’était la pièce la plus bruyante de tout le bâtiment. Les manchettes des journaux étant composées, les typographes marquaient un temps d’arrêt, les journalistes déjeunaient, les représentants du service de publicité prenaient l’apéritif et les employés de bureau faisaient leur première pause-café. Les murs en ciment résonnaient du bruit des voix qui s’interpellaient. Les serveuses passaient les commandes au comptoir, les commissionnaires allaient et venaient et, couvrant tout ce tumulte, la radio était branchée à pleine puissance, sans que personne y prêtât la moindre attention. Le résultat était que la cafétéria était l’endroit idéal pour les conversations confidentielles, car seules les apartés étaient audibles.
Les deux hommes commandèrent du café et Riker y ajouta un beignet à la confiture.
— Quoi de neuf ? cria-t-il dans l’oreille de Qwilleran.
— C’est à propos de Dan Graham et de l’histoire qu’il a racontée, répondit Qwilleran sur le même ton, je pense que c’est un mensonge.
— Quelle histoire ?
— Au sujet des cheveux de Joy qui se seraient pris dans la roue.
— Pourquoi mentirait-il ?
Qwilleran secoua la tête, d’un air sinistre.
— Je crois qu’il est arrivé quelque chose à Joy. Je ne crois pas qu’elle se soit enfuie.
— Mais vous avez entendu une voiture démarrer.
— C’était celle de Max Sorrel. Il avait été appelé par les pompiers à son restaurant pour un début d’incendie.
La serveuse posa les deux cafés sur le comptoir.
— Mais ce soupçon que vous aviez…
— Sinistre pensée.
— Sinistre quoi ?
— Sinistre pensée.
— Vous ne voulez pas dire…
Le visage de Riker s’était assombri.
— Je n’en suis pas sûr, dit Qwilleran, en tirant sur sa moustache. C’est une possibilité.
— Mais où serait le corps ?
— Peut-être dans la rivière.
Les deux hommes regardèrent la profondeur de leur tasse de café et laissèrent la cacophonie de la cafétéria assourdir leurs tympans.
— Il y a autre chose, cria Qwilleran, au bout d’un moment, Dan est au courant de mon chèque de sept cent cinquante dollars.
— Comment l’a-t-il appris ?
Qwilleran haussa les épaules.
— Qu’allez-vous faire ?
— Continuer à poser des questions.
Riker approuva avec gravité.
— N’en parlez pas à Rosie.
— Comment.
— N’en parlez pas à Rosie. Pas encore.
— Très bien.
— Inutile de l’inquiéter.
— Vous avez raison.
Qwilleran survécut au déjeuner sur la nourriture pour chiens et écrivit un article assez spirituel en se livrant à une comparaison sur la cuisine canine et les exigences au royaume des chats. Puis il retourna chez lui pour nourrir Koko et Yom Yom, mais il s’arrêta d’abord chez un traiteur et regarda avec envie les plats présentés à sa gourmandise, il résista vaillamment à la tentation et se contenta d’acheter une boîte de crabe pour les chats. Il avait abandonné une fois pour toutes son expérience de la nourriture pour chats.
Le matin, il avait glissé un billet sous la porte de William pour lui demander de dîner avec lui dans un nouveau restaurant appelé Le Vieux Caboulot. Le jeune homme l’attendait dans le grand hall et accepta l’invitation avec plaisir.
— Partons vers six heures et demie, suggéra Qwilleran, si ce n’est pas trop tôt pour vous ?
— Non, c’est parfait. Je dois me rendre chez ma mère ensuite. Je crois que vous n’avez pas de voiture, nous prendrons la mienne.
Qwilleran monta chez lui, en gravissant les marches deux par deux. Il se sentait submergé par une inexplicable joie de vivre. La pénible impression d’être désorienté avait disparu. Maintenant, il était certain que ses soupçons se révélaient exacts, maintenant, il pouvait procéder à une enquête officieuse et son esprit était surexcité par ce défi. Au lieu d’éprouver du chagrin pour Joy, il ressentait une loyauté ardente envers sa mémoire. Car c’était son souvenir qu’il chérissait, il devait le reconnaître. C’était la Joy Whitley de dix-neuf ans qui avait fait battre son cœur pour la première fois, un lundi soir et non Joy Graham. Deux décennies de séparation faisaient toute la différence, admettait-il, même s’il avait essayé de se convaincre pendant quelques jours que rien n’avait changé.
Les chats sentirent son humeur et se mirent à courir dans l’appartement, hop ! en haut de la bibliothèque, hop ! par terre, autour du grand fauteuil, sous la table, sur le lit, Yom Yom en tête, Koko si près d’elle qu’ils formaient une seule tache de fourrure blonde. En prenant un dernier virage, elle ralentit pendant une fraction de seconde et Koko la renversa, mais elle se redressa et courut à sa poursuite.
Qwilleran esquiva comme il le put la ronde folle. Il retira ses chaussures et monta sur la bascule. Il en descendit avec un sourire de satisfaction. Il faisait une belle nuit de printemps. La ventilation en haut des fenêtres était ouverte et la brise soufflait légèrement. Quelqu’un dans l’immeuble chantait « Loch Lomond » d’une voix de baryton et Qwilleran éprouva un instant de nostalgie. Cette ballade avait été une des favorites de son père.
Il retrouva William dans le grand hall. Pour l’occasion, le jeune homme avait revêtu une veste de sport froissée, de couleur marron. Une longue limousine noire, datant de plusieurs années, attendait devant la porte, le moteur en marche.
— On dirait un corbillard, remarqua Qwilleran.
— C’est ce que j’ai trouvé de mieux pour cinquante dollars, s’excusa William. J’ai fait chauffer le moteur parce qu’elle a besoin d’être un peu bichonnée, avant de démarrer. Prenez garde, en ouvrant la portière, car elle se détache facilement.
— Cette voiture doit vous coûter une fortune en essence.
— Je ne m’en sers pas tellement, mais elle est pratique pour les rendez-vous. Désirez-vous prendre le volant ? Je pourrais ainsi tenir la portière de l’autre côté.
Avec Qwilleran derrière le volant, la Beauté noire glissa majestueusement le long de l’allée avec le grondement autoritaire d’une voiture dont le pot d’échappement est défectueux. À plusieurs reprises, en regardant dans le rétroviseur, il eut l’impression d’être suivi, mais ce n’était en fait que l’arrière de la limousine que l’on apercevait de loin.
Le restaurant était situé dans un quartier de la ville appelé Came-Village, un quartier en plein déclin que quelques commerçants entreprenants s’efforçaient de préserver et où un ancien antiquaire de Zwinger Street opérait maintenant un retour courageux sous forme de restaurant. Le Vieux Caboulot était fort opportunément garni d’anciens meubles. Des tables de formes diverses étaient entourées de chaises dont aucune n’était semblable et qui de surcroît avaient été peintes de différentes couleurs. Les murs couverts de jute étaient décorés de vieilles reliques, tandis que les serveurs ressemblaient aux épaves que l’on voyait errer dans les rues de Came-Village.
— Le menu n’est peut-être pas de premier choix, mais il me permettra d’écrire un article pittoresque.
— Qui se soucie du menu, quand le repas est gratuit ? répondit William, avec philosophie.
Ils prirent place contre le mur, sous un assemblage de tuyaux rouillés. Ils eurent à peine le temps de s’asseoir que le garçon se précipita sur eux.
— Désirez-vous l’apéritif ?
Il portait un costume noir un peu trop large pour lui, une cravate noire qui ressemblait à une ficelle. S’il s’était rasé, il avait dû le faire avec une lame mal aiguisée ou ébréchée.
William déclara qu’il prendrait une bière et Qwilleran commanda un citron pressé.
Lorsque le garçon se fut éloigné, Qwilleran expliqua :
— Je connais ce quartier, car j’ai habité l’antique maison Spencer dans ce bloc d’immeubles. C’est une demeure historique qui possède même son fantôme.
— Sérieusement ? L’avez-vous jamais vu ?
— Non. Mais des faits bizarres se sont produits et il était difficile de démêler les facéties d’une dame désincarnée prénommée Mathilda et celles des chats.
Le garçon revint les mains vides.
— Désirez-vous du sucre dans votre jus de citron ?
— Non. Seulement du soda.
— Où en sont les chats avec leurs études de dactylographie ? demanda William.
— Vous ne le croirez jamais, pourtant Koko a vraiment frappé un mot l’autre jour. Certes, un mot élémentaire, mais…
Qwilleran surprit une lueur de malice dans les yeux du jeune garçon.
— Oh ! Dog vous-même ! Est-ce là ce que vous êtes allé faire dans mon appartement, mercredi soir ? Mes espions vous ont vu vous glisser subrepticement chez moi.
William éclata de rire.
— Je me demandais combien de temps il vous faudrait pour découvrir le pot aux roses ! J’avais trouvé du caviar dans le réfrigérateur de Mickey Maus et je l’ai porté à vos chats. Ils l’ont beaucoup apprécié.
— La belle affaire !
Le garçon apporta les deux verres.
— Désirez-vous autre chose ?
Le journaliste secoua la tête et demanda à William :
— Comment vous êtes-vous entendu avec Koko et Yom Yom ?
— Le plus petit des deux chats s’est sauvé, mais le gros est venu au-devant de moi. Nous avons eu une conversation. Il est encore plus bavard que moi. J’aime les chats. On ne peut les dresser.
— Aimeriez-vous consulter le menu ? dit le garçon en tendant un papier graisseux.
— Plus tard, dit Qwilleran. Comment se présente la situation à votre école ?
William haussa les épaules.
— Je vais la quitter. Ce n’est pas ma voie. Ma petite amie est artiste, c’est elle qui a voulu que j’entre à l’École des beaux-arts. Auparavant j’avais essayé l’université, mais ce n’était pas pour moi. Il faut étudier. Je crois que j’aimerais tenir un bar, ou même être serveur dans un restaurant chic où l’on peut se faire de bons pourboires.
— Désirez-vous autre chose ? demanda le garçon qui restait toujours à portée d’oreille.
— Ce qui me plairait vraiment, reprit William, ce serait d’être détective privé. J’ai lu beaucoup de romans policiers et je crois que je pourrais réussir.
— Les enquêtes m’ont toujours fasciné, avoua Qwilleran. Je m’occupais de la rubrique criminelle, autrefois, à Chicago.
— Vraiment ? Avez-vous couvert de gros coups ? Comme l’assassinat de la Saint-Valentin ?
— Je ne suis pas si âgé que ça, fiston !
— N’auriez-vous pas aimé être détective vous-même ?
— Pas vraiment, dit Qwilleran, en caressant sa moustache, mais un reporter aiguise son sens de l’observation et prend l’habitude de poser des questions. Je n’ai pas cessé de m’en poser, depuis mon arrivée à Maus Haus.
— Quel genre de questions ?
— Qui a crié à trois heures et demie du matin, mercredi ? Pourquoi la porte de l’atelier de poterie était-elle fermée ? Comment Maus a-t-il eu cet œil au beurre noir ? Qu’est-il arrivé au chat de Joy Graham ?
— Pensez-vous qu’il lui soit arrivé quelque chose ?
Le garçon s’approcha de la table :
— Désirez-vous commander maintenant ?
Qwilleran étouffa un soupir d’exaspération.
— Oui. Apportez-moi des escargots de Bourgogne, du bœuf mironton et une salade niçoise.
Il y eut un long silence.
— Voulez-vous me répéter ça ?
— Peu importe, dit Qwilleran, servez-moi un hamburger surgelé, réchauffé doucement, et des petits pois en conserve.
William commanda un potage à la crème de champignon, du rôti de veau avec de la purée et une salade.
— Dites, est-il vrai que vous avez été fiancé avec elle ?
— Joy ? Oh ! il y a longtemps de cela. Qui vous l’a dit ?
William haussa les épaules.
— Je l’ai découvert. C’est tout. L’aimez-vous toujours ?
— Bien sûr, mais pas de la même façon.
— Beaucoup de gens à Maus Haus l’aiment bien. Ham Hamilton était fou d’elle. Je crois que c’est pour cela qu’il a demandé son transfert. Afin de ne pas avoir d’ennuis.
Qwilleran tira sur sa moustache. Une autre piste possible se dessinait.
— Avez-vous entendu ou remarqué quelque chose d’inhabituel la nuit de sa disparition ?
— Non. J’ai joué au gin avec Rosemary jusqu’à dix heures du soir. Puis elle a dû se faire un masque de beauté. J’ai voulu aller voir Hixie, mais elle était sortie. J’ai regardé la télévision pendant un moment. J’ai entendu la voiture de Dan sortir du parking et je me suis couché à minuit. J’ai un cours de bonne heure, le mercredi.
Le garçon apporta le potage.
— Désirez-vous des croûtons ?
— À propos, dit Qwilleran, savez-vous ce que signifie l’expression « plouc » en parlant d’un potier ? J’ai entendu Dan l’employer.
William éclata de rire.
— Vous voulez dire « plaque », bien que le sens ne soit pas très différent. Dan pétrit l’argile sur des plaques de marbre et construit des carrés et des rectangles à partir de là.
— Pensez-vous qu’il ait du talent ?
Qui suis-je pour le dire ? Je suis moi-même un plouc. Mais ce potage est infect !
Est-ce du potage en boîte ?
— Non, pire. On dirait que c’est moi qui l’ai préparé.
Dan prétend qu’il a de vastes projets à New York et même en Europe.
— Oui, je le sais. Je suppose qu’il a l’intention de les mettre à exécution. Il a reçu un passeport par la poste, la semaine dernière.
— Vraiment ? Comment le savez-vous ?
— J’étais là quand le facteur est passé. Il y avait une grosse enveloppe brune avec l’inscription « Bureau des passeports » ou quelque chose comme ça dessus.
Le garçon apporta le plat de résistance.
— Voulez-vous du ketchup ?
— Pas de ketchup, dit Qwilleran, ni de moutarde ni de sauce béarnaise.
— Si vous voulez que Mickey Maus ait une attaque, prononcez seulement le mot ketchup devant lui, dit William.
— J’ai appris que Maus était veuf. Qu’est-il arrivé à sa femme ?
— Elle est morte étouffée, il y a deux ans. On a dit qu’elle s’était étranglée avec un os en mangeant du poulet Marengo. Elle était beaucoup plus âgée que Maus. Je pense qu’il aime les femmes d’un certain âge. Regardez Charlotte.
— Eh bien ?
— Je veux dire, la façon dont il l’encense tout le temps. D’abord, j’ai cru que Charlotte était sa mère. Max pense qu’elle est sa maîtresse. Hixie raconte que Mickey Maus est le fils illégitime de Charlotte et du vieux type qui a créé l’affaire des Heavently Hash, dit William, les yeux brillant de plaisir.
— J’ai entendu dire que Max avait des ennuis dans son établissement.
— C’est dommage, car c’est une chic boîte. J’ai une théorie là-dessus aussi.
— Peut-on savoir laquelle ?
— Il aime les poulettes et il ne joue pas toujours le jeu selon les règles.
— Vous pensez qu’il pourrait y avoir un mari jaloux dans les parages ?
— Ce n’est qu’une supposition. Dites, pourquoi n’ouvririons-nous pas une agence de détective tous les deux ? Cela ne demanderait pas un gros capital. Attention, voilà encore le professeur Moriarti.
— Voulez-vous un peu plus de beurre ? demanda le garçon.
Pendant quelque temps, Qwilleran se concentra sur son hamburger qui avait été cuit au point d’avoir la consistance d’un pneu cerclé d’acier et William se contenta de satisfaire son jeune appétit.
— Je dois me lever à six heures, demain matin, remarqua-t-il, je vais au Marché des Fermiers avec Mickey.
— J’aimerais assez vous accompagner. J’y trouverais peut-être matière à un article.
— N’y êtes-vous jamais allé ? Eh bien, il vous suffit de descendre à la cuisine à six heures et demie. Voulez-vous que je vous réveille ?
— Non merci, j’ai un réveille-matin – et même trois, si je compte les chats.
William commanda une tarte à la framboise comme dessert.
— C’est la meilleure colle à papier que j’aie jamais mangée, dit-il, après la première bouchée.
Qwilleran demanda un café. Il fut servi dans une tasse qui sentait le détergent.
— À propos, dit-il, avez-vous jamais vu Joy Graham, quand elle travaille à la roue ?
La bouche pleine, son invité acquiesça.
— De quelle roue se sert-elle de préférence ?
— Toujours de la roue à main, pourquoi ?
— Jamais de la roue électrique ?
— Non. Elle aime la difficulté en ce qui concerne la poterie. Ne me demandez pas pourquoi. Je sais qu’elle est votre amie, mais il lui arrive de se conduire de façon bizarre.
— Elle a toujours été ainsi.
— Savez-vous ce que j’ai entendu au cours du dîner, mardi dernier ? Elle bavardait avec Tweedledee et Tweedledum.
— Les frères Penniman ?
William fit oui de la tête.
— Elle essayait de leur vendre de vieux papiers qu’elle avait découverts dans le grenier. Elle a précisé qu’ils pourraient les avoir pour cinq mille dollars.
— Elle plaisantait, dit Qwilleran, sans conviction.
Ils quittèrent Le Vieux Caboulot après une dernière sollicitation du garçon qui leur proposa un cure-dent. Qwilleran retourna chez lui en autobus. William partit rendre visite à sa mère.
— C’est son anniversaire, expliqua-t-il, je lui ai acheté un parfum bon marché. C’est l’intention qui compte n’est-ce pas ? Et comme, de toute façon, elle me fait toujours des réflexions désobligeantes, à quoi bon ?
Dans le grand hall de Maus Haus, Dan travaillait encore à son exposition, installant des tables pour présenter ses poteries. Il fredonnait « Loch Lomond ».
Qwilleran oublia son irritation du matin contre lui.
— Voulez-vous un coup de main ? proposa-t-il.
Dan le regarda d’un air penaud et dit :
— Navré si j’ai dit quelque chose qui vous ait embarrassé. J’ignorais que Maus irait faire des histoires.
— Il n’y a pas de mal.
— C’est votre argent, vous en faites ce que vous voulez.
— Oublions tout cela.
— J’ai reçu une carte aujourd’hui, reprit Dan. Elle est postée de Cincinnati.
Qwilleran avala sa salive, avant de demander :
— De votre femme ? Comment va-t-elle ? Sera-t-elle de retour pour le vernissage ?
— Je ne le crois pas. Elle me demande de lui envoyer des vêtements d’été à Miami.
— À Miami, en Floride ?
— Oui. Je suppose qu’elle désire se dorer un lieu au soleil. Ça lui fera du bien et lui donnera l’occasion de réfléchir.
— Pas de mauvais sentiments, alors ?
Dan se gratta la tête :
— Un mari et une femme doivent conserver leur identité, spécialement s’ils sont artistes. Elle se débarrassera de ses rancœurs et reviendra avec son impertinence habituelle. Nous avons nos petites chamailleries. Quel couple n’en a pas ?
Il eut ce petit sourire qui ressemblait à une imitation de celui de Joy. Qwilleran en eut la chair de poule. C’était grotesque.
C’est curieux, j’avais l’habitude de la réprimander tout le temps, parce qu’elle faisait tomber de longs cheveux. Il y en avait dans l’argile et partout dans l’atelier. Aujourd’hui, ils me manquent ! Avez-vous été marié ?
— Une fois, il y a longtemps.
— Pourquoi ne viendriez-vous pas prendre un verre, demain soir, dans mon atelier ?
— Merci, je viendrai avec plaisir.
— Je pourrai vous donner un aperçu de l’exposition en avant-première. Je ne vous cache pas que j’ai créé certains modèles qui vont faire sensation. Lorsque vous verrez votre critique d’art, glissez-lui donc un mot à ce sujet.
Qwilleran monta chez lui en se caressant les moustaches. Les chats l’attendaient avec impatience.
— Alors, que penses-tu de ce développement, Koko ? Elle serait en route pour Miami.
— Yao ! répondit Koko, non sans ambiguïté, pensa Qwilleran.
— Mais elle déteste la Floride. Ne l’as-tu pas entendu le déclarer ici même ? Et elle a toujours été allergique au soleil.
À ce moment-là, une autre pensée vint à Qwilleran. Peut-être ses sept cent cinquante dollars finançaient-ils des vacances avec cet épicier en gros, Poisson ou Jambon, quel que soit son nom. Une fois de plus, il eut l’impression d’être un sot.